Death Stranding : Fascinantes contraintes

Initialement Death Stranding ne m’intéressait que peu. Ses trailers incompréhensibles qui ne donnent aucune piste sinon un type qui chargé comme un baudet crapahute dans une nature peu luxuriante. Le monde se penchait sur la nouvelle création de Kojima avec une question : « Il va pas nous faire le coup de la simulation de livreur  quand même ? »

C’est mal connaître ce malin de créateur. Pour qui a côtoyé Solid Snake, une évidence éclate : On va encore se faire avoir.

Car je n’aurais jamais cru possible de passer autant de temps à incarner ce sherpa du futur dans d’hostiles contrées, le but premier de Death Stranding.

Dans un contexte post apocalyptique suite à l’impact du Death Stranding, sorte de catastrophe pas si naturelle que ça, les humains sont désormais reclus à vivre sous terre dans des villes dirigées par les UCA ( United Cities Of America). Qu’importe le reste du monde, c’est bien sur ce territoire que se déroulent ces terribles événements. Seul moyen de ravitaillement possible, les allers et retours de transpoteurs corvéables à merci qui pourront fournir le nécessaire à la survie.

L’un d’entre eux Sam Porter Bridges ( campé par Norman Reedus ), se voit appelé par le bien Bonhomme Deadman ( Guillermo Del Toro ) auprès de sa mère mourante, Présidente des UCA, pour une mission de la plus grande importance  : Relier toutes les villes entre elles pour retisser les liens entre les survivants et rebâtir de fait le grand pays qu’était les USA avant le drame.

Le tout est orchestré de la main de fer du bien mystérieux Die Hardman de l’organisation Bridges qui cache son visage derrière un masque de crâne, depuis que maman s’en est allée vers les cieux.

Sam qui est du genre peu causant, accepte sans lambiner le travail en plus de celui quotidien. Un nouvel héros est né, sa légende de meilleur livreur ne peut être galvaudée.

Ainsi commence cette improbable ruée vers l’ouest, comme s’il fallait façon Far-West relier chacun grâce au télégraphe. Mais pour se faire, il faudra livrer, livrer et encore livrer les nombreuses commandes demandées. Pour que l’histoire évolue, mieux vaudra se concentrer sur celles dédiées à Sam, sans quoi les livraisons seront plus pour la gloire.

Aussi ai-je perdu de nombreuses heures avant de recevoir une commande personnalisée qui me permettait enfin de changer d’environnement.

Si au début l’on part le cœur en fête certainement trop chargé, c’est rapidement que les prochains raids se feront avec beaucoup plus de préparation. Dans Death Stranding le terrain est des plus accidenté et le poids des commandes pèsera rapidement tant sur le quidam à l’écran qu’en mains. On aura beau essayer de répartir la charge avec L2 et R2 que la randonnée va devenir des plus physique pour ne pas dire insupportable.

Sam est fort heureusement du genre athlétique et s’il souffre, sait rester efficace dans sa progression, sauf s’il rencontre les échoués. Ces entités fantomatiques, résultat du Death Stranding ne veulent qu’une chose ; happer celui qui les approchera.  D’où l’utilité de BB 28, ce fœtus en aquarium accroché solidement à la combinaison de Sam qui réagit à leurs présences en les indiquant grâce au radar bras robot.

Là commence réellement les moments de galère où l’on voit Sam résister et vaciller dans cette mélasse noirâtre pour être aspiré dans un torrent formidable jusqu’à la venue d’une créature mi cachalot mi poulpe dont on essaiera de s’enfuir au tout début.

Marchandises perdues ou disséminés en mauvais état, BB qui pleure et qu’il faudra bercer pour le calmer, pluie destructrice incessante, le jeu de Kojima Productions est sans pitié. Jouer à Death Stranding revient presque à avoir un second job une fois le sien bien réel terminé. Et si cela n’était pas suffisant, la carte est jonchée de brigands appelés Mules qui en veulent aux marchandises.

Tout cela pourquoi au final. L’on pourrait arrêter  ici devant une telle contrainte, surtout que le jeu se veut très redondant. Et pourtant…

Au fur et à mesure de la narration, l’on développe de nouvelles aptitudes, de l’armement et différents moyens de transport qui vont de la moto à trois roues, au camion plus costaud à carrément des tyroliennes fort plaisantes. Et surtout l’on veut savoir où ce coquin de Kojima veut nous mener. Plus on avance, plus le puzzle offre des pièces pas toujours évidentes à assembler mais qui donnent plus d’indices malgré des passages cryptiques alors que Fragile ( Léa Seydou) Clifford Hunger ( Mads Mikkelsen) et Higgs ( Troy Baker ) font des apparitions de plus en plus récurrentes.

Des personnages forts, accompagnés d’autres dont je vous laisse la découverte, qui pourraient trouver sans souci leurs places dans un épisode de Metal Gear Solid. On ne se refait pas hein Hideo.

Mais en attendant la conclusion, il faudra parcourir du pays quand bien même l’échelle 1/1 n’est absolument pas respectée. Dans un sens c’est fort heureux, d’un autre sillonner l’entièreté de la zone en quelques 300 kms réels plutôt curieux. Mais la logique est-elle un mal nécessaire dans Death Stranding qui se veut une odyssée solitaire d’une grande introspection dans ces paysages si proches de ceux islandais pour parfois évoluer vers des sols lunaires voire carrément martiens. Tout y est mort ou presque. Pas de faune, juste des rochers, et une nature encore timide qui semble renaître de ses cendres, sauf par endroits où de majestueux sapins trônent comme s’il n’avaient jamais connu le funeste impact. 

Une impression d’immensité qui se confirme dès qu’il faudra en serrant les dents escalader de hautes falaises ou se perdre dans les montagnes en pleine tempête de neige. Si Breath Of The Wild était une porte ouverte à la liberté, Death Stranding certes plus délicat dans ses déplacements offre une carte postale saisissante tandis que le « Any one ! » lancé par Sam entre autres phrases, avec un écho caractéristique sur fond de Low Roar ( qui accompagne la majorité de ces séquences assez jolies ) rappelle sans mal le mysticisme du groupe Pink Floyd.

Une solitude qui se voit cependant ponctuée du passage d’autres livreurs qui auront balisé le terrain en laissant des objets forts utiles à la progression. Une échelle ici, une ancre de rappel là , idéalement placés ils méritent ce Like qui devient une reconnaissance. Seul mais bien accompagné, le Sam que chacun incarnera pourra à son tour aider ses prochains en bâtissant un pont, un refuge ou en participant à la réfection du réseau routier autrement plus pratique pour sillonner les UCA plutôt que de ruiner ses chaussures sur la caillasse.

Et l’on se prend rapidement au jeu de l’entre-aide avec divers niveaux de satisfaction. Que l’on oeuvre pour les UCA ou les autres joueurs toutes ces actions vont dans le sens du bien commun.

Mais pourquoi jouer à Death Stranding? Quel est son but ? La résolution d’une histoire foutraque pas toujours maîtrisée, aux twists prévisibles pour une conclusion nébuleuse qui n’apportera que peu de réponses?

Ou plutôt pour l’expérience d’un créateur désormais en roue libre qui s’affranchissant de Konami peut se permettre d’aller plus loin dans sa volonté cinématographique tout en ne tombant pas dans les écueils de Quantic Dream  ou de Dontnod vu qu’il offre un gameplay ciselé et parfaitement maîtrisé. L’on pourra trouver gênant  de retrouver à l’écran ces acteurs de renoms, ce qui rappelle Tom Hanks dans Le Pôle Express , et l’on peut pester sur leur direction à l’image de seconds rôles sans consistance .

Pis, un Norman Reedus  à l’émotion zéro dans son interprétation. On se régalera toutefois de Troy Baker  – et je me le permets c’est idoine – en parfait connard et surtout Mads Mikkelsen impérieux comme d’habitude. Mais avions nous réellement besoin d’acteurs plus que de voix?

La force du titre du célèbre japonais, est bien d’aller plus loin dans ses délires fussent-ils absolument abscons. A l’instar d’un film de David Lynch souvent imbitable mais à l’exquise hypnose,marquante pour des scènes poignantes au brio incontestable. Souvent les tribulations deviennent hallucinantes, oscillent de l’émerveillement au cauchemar, alors que l’horreur de la guerre, thème si cher à Kojima est abordée.

Roi des coups pendables avec sa création, j’ai durant soixante-dix heures erré, hurlé, sué et alors que l’abandon me gagnait, j’ai continué et apprécié même s’il y a tant à redire sur le final.

Death Stranding se vit comme un périple, une sanction qui se voit agrementé de nombreuses réjouissances. Un trip maso suffisamment novateur pour être supportable à des lustres des productions actuelles.

Kojima est un grand de par son passé remarquable. De Snatcher à Metal Gear Solid en passant par Policenauts.

Le voilà désormais en marge, libre et sans contraintes. Que Death Stranding plaise ou non n’est même plus un problème car il pose une question. Vers quoi doit tendre le jeu vidéo scénarisé à l’extrême.

Conservant tout le savoir-faire du gameplay, il ouvre le véritable chemin pérenne comme l’avait fait MGS en son temps en usant habilement du septième art. A condition de vouloir s’y investir voire même de subir. Aussi il est difficilement recommandable à tout le monde. 

Hideo Kojima est un créateur habile et son jeu une véritable controverse. En ce sens il a réussi son pari. Agacer comme fasciner en ne laissant pas indemne celui qui s’y risque et créant un paradoxe incroyable. Je ne veux plus jamais y toucher et pourtant quand je le vois en vidéo, l’invitation au voyage est trop tentante, ne serait-ce que pour marcher encore et m’évader. 

Je n’y croyais pas. Chapeau bas Monsieur Kojima.

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Responsable Editorial Rédacteur chez Pix'n Love, Retro vers le Futur Chroniqueur dans " Les Tauliers " sur Radio JV.com

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