Judgment : La justice en jeans et perfecto

Quand Ryū ga Gotoku, mieux connu chez nous sous le nom Yakuza, s’est montré en 2005, les amoureux de Shenmue et des mondes ouverts cohérents le voyaient comme héritier légitime alors que la suite du jeu de Yu Suzuki sort enfin dix-huit ans plus ( trop?) tard.

Sauf que Yakuza n’a de Shenmue que peu de choses, sinon une enveloppe générale qui rapidement en cours de jeu acquiert une véritable identité. Volonté de son créateur Toshihiro Nagoshi, pourtant superviseur sur Shenmue.

Sept épisodes canons passés ( si on excepte Dead Souls, Kenzan ! et les remakes Kiwami), l’ingénieux créateur revient avec un épisode spin-of à l’instar de Yakuza Kenzan ! , cette fois-ci moins médiéval puisque reprenant le décorum de Kamurochô, ce quartier fictif s’inspirant plus que librement du quartier Kabukichô, antre des chaudes nuits de Shinjuku.

Les habitués de Yakuza se retrouvent en terrain connu. Les grands ensembles immobiliers, les lumières, les écrans géants, les boutiques et une faune un tantinet agressive.

Cependant dans Judgment, les larcins et autres combines sont mises de côté à la faveur d’un héros plus probe en la personne de Takuya Yagami, ce détective privé un brin rock’n roll au passé tumultueux.

Avant d’être à son compte, Yagami excellait au barreau en tant qu’avocat en remportant de manière décisive le verdict de l’innocence d’un client qui assassinera sa compagne quelques temps après sa liberté acquise.

Contraint d’abandonner sa robe et une certaine idée de la justice, Yagami ouvre son agence accompagné de Kaito San, un ancien Yakuza qui a tiré un trait également sur son histoire passée.

Un duo bienvenu bien que moins électrique que celui formé par Kazuma Kiryu et l’infernal Goro Majima .

Être son propre patron a bien des avantages, mais quand il s’agit de gagner sa vie, les petits contrats ne sont guère suffisants jusqu’à ce qu’il soit enfin proposé une affaire plus importante.
Un serial killer qui tue nombre de Yakuzas appartenant à plusieurs familles, avec cette petite particularité d’énucléer ses victimes. Mais qui assassine de la sorte avec cette passion morbide pour les globes oculaires ?

De quoi mener l’enquête en glanant maints indices, preuves, tout en se frottant à bien des peaux dont celle particulièrement sèche du Capitaine Hamura de la famille Matsugane, liée au clan Tojo.

Dans Judgment, tous les noms ont une importance même s’il apparaît délicat de parfaitement assimiler l’ensemble des protagonistes lors des premières parties, surtout si l’on opte pour la langue japonaise sous-titrée, pourtant vivement recommandée pour plus d’ambiance et d’immersion.

C’est que la nouvelle production de Ryu ga Gotoku Studio, se rapproche plus du Drama à la japonaise que du jeu vidéo pur et dur. Ainsi, la mise en scène, l’acting parfois caricatural et l’aspect très verbeux de l’aventure plonge le joueur dans une intrigue en plusieurs actes à suivre comme une série.

L’ajout d’acteurs connus y contribue. Si Yakuza 6 se targuait d’avoir Takeshi Kitano dans son casting, Judgment ne fait pas les choses à moitié avec Takuya Kimura ( du Boys Band populaire SMAP) dans le rôle titre et l’imperturbable Kenichi Takuto remplaçant à la volée dans la version occidentale Pierre Taki, évincé suite à ses aveux de détention de stupéfiants. Pour retrouver Taki et sa trogne caractéristique, il faudra jouer à Judge Eyes dans sa version originale non modifiée.

L’éloignement avec Yakuza se confirme une fois lâché dans la moiteur de la nuit, tout en rappelant les liens francs entre les deux jeux.

Si dans Yakuza, une certaine liberté était laissée au joueur, dans Judgment, il faut sans cesse aller aux points indiqués sur le GPS du téléphone. Une contrainte pour celui qui aime faire comme bon lui semble mais qui est désormais la marche à suivre de la majorité des productions. Peut-être trop marquée dans Judgment, surtout quand on ressort fraîchement de Shenmue pour se rappeler ce à quoi on avait joué à l’époque en attendant novembre impatiemment.

Concrètement, Judgment n’abandonne jamais son joueur et balise un maximum le parcours. Ce que l’on ressent notamment lors des phases d’investigation expéditives où tout est sous les yeux ou presque. Des raccourcis qui peuvent s’avérer dommageable de prime abord, surtout si l’on aime se creuser les méninges. La proposition de Judgment est autre et passe par une certaine générosité.

Car finalement, l’intérêt principal de Judgment est d’offrir une immersion japonaise en s’inspirant ici et là de recettes efficaces. On retrouve ainsi un peu de Phoenix Wright qui est plus un soap opera sur plusieurs épisodes avec dénouement , qu’une véritable simulation d’avocat Une fois la chose admise, Judgment regorge de surprises.

Flâner dans les rues apportera son lot de rencontres. Saugrenues comme brutales vu que comme l’ami Kiryu, la gueule de Yagami ne revient pas à certains. Et c’est parti pour les séances de raclée dans lesquelles le détective privé démontre sans mal une maîtrise des arts martiaux avec deux types de combats ( tigre ou grue) dévastateurs. Comme dans Yakuza, tout objet, vélo, panneau et autres fantaisies contondantes deviennent des armes de premier choix.

Yagami n’étant pas Kiryu, son style se veut plus aérien et spectaculaire alors qu’il peut faire des surpassements tout en prenant appui sur les murs. Enfin, certains finish exagérés sont aussi amusants à voir qu’absolument aberrants, notamment quand Yagami prend une pose façon Tsubasa Ohzora / Olivier Atton, pour shooter littéralement qui sera à sa portée.

Fort heureusement, il n’y pas que de la baston et Yagami qui est plutôt bonne pâte pourra au hasard d’échanges, accomplir quelques missions qui lui seront demandées et renforcer son aspect social, développer des amitiés avec des personnages secondaires qui deviendront récurrents.

Comme pour Shenmue et Yakuza, Judgment bénéficie d’un monde réaliste, aux nombreux passants dont on peut lire les pensées, de boutiques dans lesquelles l’on devient client et surtout d’activités ludiques allant du jeu de Mahjong aux salles d’arcade où la tentation de ne pas glisser 100 yens dans la borne devient délicate. Fighting Vipers, Puyo Puyo, Space Harrier comme Fantasy Zone sont jouables dans leurs versions d’origines. On retiendra plus Kamurô Of The Dead s’inspirant du background de Yakuza Dead Souls pour devenir un amusant House Of The Dead, tandis que l’auteur de ce texte confesse plusieurs dizaines de parties sur Virtua Fighter 5 Final Shodown. La salle Club SEGA étant à quelques mètres du bureau…

Une richesse véritable qui ponctue intelligemment la trame principale, bien que moins dense que dans Yakuza. Ils manquent un peu les clubs à hôtesses à gérer.

Après quelques heures, Judgment gagne soudainement en épaisseur. Le scénario bien que téléphoné fonctionne à merveille et les relations avec les Yakuza comme les anciens collègues deviennent de vrais moments intenses à regarder sans déplaisir.

Ainsi, Judgment se s’adresse pas à tous et mieux vaut être coutumier du jeu vidéo japonais pour en comprendre et apprécier les enjeux. OVNI pour certains, concrétisation d’un savoir-faire qui se joue des codes des Triples A pour les autres, Judgment comme ses aînés se vit comme une aventure très écrite, en perpétuel renouvellement, sachant entretenir ce suspens permanent qui pousse à continuer les tribulations d’un type désabusé qui avec son compagnon d’infortune, deviennent des personnages des plus attachants.

La copie rendue par Ryu Ga Gotoku Studio est solide et vivement recommandée à tous ceux qui veulent un dépaysement de qualité comme savent faire les développeurs nippons, avec leur folie, leur différence. Une véritable marque de fabrique.

 

 

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Responsable Editorial Rédacteur chez Pix'n Love, Retro vers le Futur Chroniqueur dans " Les Tauliers " sur Radio JV.com

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