La face cachée des Pokémon

Chez Ze Player, on est partagés concernant la série Pokémon. Si certains ne connaissent que de très loin les jeux, d’autres, dont je fais partie, admirent leur côté stratégique, leur humour à double lecture (à la fois naïf et acide si on lit entre les lignes) et le côté « bonhomme » qui globalement les habite. Quoi qu’on en dise, ce sont des jeux élaborés et complexes et non pas de simples distractions pour gamins.

 

À dire vrai, je n’aurai pas pris la décision d’écrire un article si je voulais seulement dire que Pokémon n’est pas à destination seule des enfants. C’est même le discours dominant et raisonné, et je ne ferai ici qu’enfoncer des portes ouvertes. Cependant, vous commencez à me connaître, j’aime à lire entre les lignes et à voir ce qui est présent mais caché au sein des jeux vidéo. J’avais déjà parlé de la face dissimulée des Boos dans un récent article ; je voudrais à présent vous parler des sombres réalités qui habitent les mondes de ces monstres de poche, sombres réalités que du reste les derniers opus Noir et Blanc ne commencent que timidement à mettre en lumière. Vous commencerez alors à vous apercevoir qu’en jouant à Pokémon, vous arpentez un univers aussi sombre que peut l’être celui d’un Final Fantasy bien que parfaitement dissimulé sous une épaisse couche de rose Rondoudou et de jaune Pikachu.

« Pika pika ! » « Ouais, je suis d’accord, c’est moche, la guerre… »

Pleurer ne servira à rien pour Pikachu, Sacha !

J’aimerai commencer par quelque chose qui avait déjà fait les choux gras d’une certaine presse pas-si-bien-pensante lors de la sortie des tous premiers épisodes de la série, à savoir l’idée selon laquelle les joueurs entraînaient leurs créatures pour tuer de façon sanglante leurs adversaires. Un article bien senti, un cas unique de violence dans une école américaine pour récupérer je-ne-sais quelle bestiole rare et le tour était joué : tout le monde était convaincu que nos petites têtes blondes devenaient des psychopathes en puissance.

Pour un peu, on aurait comparé les pokémons à des pitbulls que l’on aurait entraîné pour vaincre d’autres pitbulls, et en cas de victoire vider le compte en banque du malheureux défait. Bien évidemment, les choses ont été rapidement remises au point, notamment par l’intermédiaire du dessin animé : un pokémon battu n’est pas mort, il est k.o., groggy comme un poids plume qui se serait pris une mandale par un poids moyen. Pas de sang, pas de tristesse, pas de mort.

À condition de savoir lancer une pokéball, évidemment.

Pas de mort ? Et pourtant, dès le premier épisode (version Bleue/Rouge/Jaune) le joueur est amené à traverser la ville de « Lavandielle » qui se distingue des autres par son ambiance particulièrement lugubre et son cimetière. Un cimetière de pokémons. Donc à moins qu’on ne s’amuse dans cette région à enterrer vivant des petites bêtes, il faut bien reconnaître que ces tombes abritent des cadavres de Pikachu, de Bulbizarre et autres mots-valises. Preuve s’il en est encore, le pokémon « Osselait » que l’on trouve dans cette région porte sur la tête… le crâne de sa mère morte… Il est difficile de faire de plus lugubre. Mais il y a pire encore.

Au cours de la partie, vous devez le savoir, l’on affronte à intervalles réguliers notre rival, « Régis » qui, loin d’être un con, apparaîtra comme un adversaire des plus coriaces à des moments-clés de la partie. Précisément, le joueur l’affronte juste avant de rentrer dans la ville de Lavandielle qui, du reste, n’abrite aucune arène. Si votre présence est programmée, puisque vous ne faites que suivre les chemins balisés, il est possible de songer que compte tenu du fait que votre « rival » est toujours en avance sur vous, il prend quant à lui des voies autres que les vôtres.

Sa venue à Lavandielle ne saurait donc être parfaitement fortuite, il a dû venir ici pour une raison particulière. Lorsque vous l’avez vaincu, il vous posera une question étrange : « Sais-tu ce que cela fait quand un de tes pokémons meurt ? » Et sur ce, prend la poudre d’escampette. Avant de le revoir ici, vous l’aviez croisé sur un paquebot. Et entre ces deux rencontres, son équipe est la même, excepté bien entendu que ses créatures sont plus fortes… et que son « Rattatac » a été remplacé par une autre créature.

« As-tu déjà dansé avec le diable au clair de lune ? »

Lorsque vous l’aviez battu sur le paquebot, celui-ci était en pleine mer, à des lieux d’un quelconque « centre pokémon » capable de soigner en un tour de main vos chères créatures. Vous avez alors affligé un nombre inconcevable de dommages à son Rattatac, et Régis n’a pu à temps le faire soigner. Celui-ci est donc mort par votre faute, et il est venu l’enterrer religieusement à Lavandielle. Les choses ne s’arrêtent pas encore ici. Fidèle à son ami disparu, il se jure de vaincre la « Ligue Pokémon », soit les dresseurs les plus forts de la région, et de devenir le plus grand des maîtres. Il y parvient… mais uniquement pour quelques minutes, car vous venez ensuite non seulement lui arracher le titre des mains, mais également lui voler l’amour de son grand-père, le professeur Chen, devant ses yeux. Votre rival ?

Vous venez vous venger d’une horrible manière : vous avez tué un de ses pokémons, volé le titre qu’il voulait obtenir en souvenir de cette perte et l’avez remplacé dans le cœur de son aïeul. Et vous avez fait tout ça, mais j’y viens à l’instant, à un orphelin.

Et ça, ça rend Pichu tout triste.

Pokémon et la guerre mondiale

Régis, c’est dit dans l’introduction du jeu, est un orphelin : ses deux parents sont morts récemment. Vous-mêmes, vous n’avez que votre mère auprès de vous. Il convient de remarquer que toutes les villes que vous traversez ne vous offrent que des habitations, des centre pokémons, des boutiques ou des arènes. On trouve à côté de cela des cimetières ou des dojo, des laboratoires de recherche et des centrales énergétiques. Aucun cinéma, aucune école, aucune boutique de bijoux ou de jeux, de pubs ou d’infrastructure orientée vers le plaisir dans son acception la plus large. Il convient de noter aussi la prédominance du monde de la guerre : des soldats, des marines, voire des généraux sont vos ennemis, à l’instar du champion de « Carmin-sur-Mer » dont le Raichu, à ce qu’il déclare lui-même avant le combat, l’a sauvé plus d’une fois dans le cœur de la bataille.

Pour dire cela de façon plus directe, le monde de Pokémon vient juste d’essuyer une guerre d’une grande ampleur. Et vous êtes les premiers enfants à vivre dans un monde en paix qui se remet lentement, mais sûrement, de ses blessures.

« Do you feel lucky, punk ? Well, do you ? »

Cela ne peut être que la seule explication plausible. Tout autour de vous respire l’effort de guerre, la reconstruction lente et sereine, la relance économique. Et ce n’est donc pas un hasard s’il existe encore ci et là des membres d’une milice et d’une organisation pseudo-militaire, à savoir la Team Rocket, et que la mafia, représentée par Giovanni, le chef de la dernière arène, est si puissante. Même, si l’on en croit l’histoire canonique, ce dernier travaillait à la création d’un pokémon surpuissant, « Mewtwo ». Or, quand on commence le jeu, il se trouve déjà au fin fond d’une caverne, et tout porte à croire qu’il s’est échappé depuis quelques temps déjà. Se pourrait-il ainsi que Giovanni ait travaillé pour construire une arme de destruction massive, soit pour finir la guerre, soit pour la vendre au plus offrant ?

Il reste dans tous les cas que quelle que soit l’optique selon laquelle on se place, le monde de Pokémon est infiniment guerrier. Dès l’âge de dix ans, les enfants sont invités à capturer des créatures et à apprendre l’art du combat, à se confronter à des adultes dans ces combats particuliers où les éléments se déchaînent. Leurs parents, leur famille les encourage même à procéder ainsi en un rite initiatique dément auquel personne n’est autorisé à se soustraire : chasseurs d’insectes, paisibles nageurs, chercheurs, vieillards, tous ont sur eux ces boules magiques qui abritent des animaux dangereux si jamais on en faisait une utilisation nocive. Et justement, cela nous amène au troisième point que je voudrais ici aborder.

Entraînés pour tuer, qu’on vous dit !

« Personne par la guerre ne devient grand »

J’ai parlé plus haut de la guerre qui a dû frapper le pays des jeux Pokémon. Et il n’est pas exclu de penser que les bêbêtes elles-mêmes aient été impliquées dans le combat, comme le Raichu du général dont je parlais à l’instant. On peut d’ores et déjà imaginer des légions entières de « Racaillou », de « Leviator » ou de « Rondoudou » (hmm… peut-être pas) se foutre joyeusement sur la gueule tandis que les chefs d’armée dictent leurs ordres du haut de la colline. Après tout, même si un pokémon ne peut blesser qu’un autre pokémon et jamais un humain (admettons, même si je doute moi-même de cela), ça n’exclut pas le fait que les batailles puissent se dérouler sans qu’un seul légionnaire ne soit impliqué.

Ce qui permet du reste de penser cela, c’est que l’on voit très souvent des pokémon être utilisés comme des bêtes de somme un peu partout : ils coupent les arbres, créent des tunnels, soulèvent de lourdes charges sans broncher sous les ordres de leurs maîtres. C’est d’ailleurs plus ou moins l’histoire des derniers épisodes : une secte terroriste s’est mise dans la tête de libérer les pokémons du diktat des humains, et de les rendre à leur condition naturelle. Autrement dit, ils veulent abolir l’esclavage dans le monde de Pokémon.

Je ne sais pas à quoi il pourrait servir lui…

Plusieurs pistes peuvent dès lors être explorées. Est-ce que les pokémons n’auraient été domestiqués que récemment, ce qui expliqueraient la guerre récente qui aurait eu lieu ? Ou bien l’invention des « pokéball » est-elle un fait nouveau, qui aurait permis de les transporter en masse sans problème logistique ?

Jusqu’à ce récent titre, l’idée selon laquelle les pokémons ne devaient pas être utilisés pour le combat n’avait été que rarement abordée dans les jeux. Les films, apparemment, soulevaient déjà la question, mais cela n’enlève rien au fait que le phénomène pouvait être très récent encore. Si cela se trouve, depuis des temps immémoriaux, hommes et pokémons vivaient en harmonie… disons que ces derniers étaient plus ou moins asservis à l’humanité. Mais apparemment, cela ne posait de problèmes à quiconque. Le fait qu’on les utilise pour se battre, en revanche, semble remettre en question toute une société et soulever l’idée selon laquelle les pokémons ne mériteraient pas ce traitement.

Pikachu ! Attaque « Révolution » ! C’est super efficace ! Dictature est k.o. !

Pokémon, ou la quête de l’humanisme.

Mathieu

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Co-Responsable de Ze Player, Rédacteur sur Grospixels.com, Animateur sur Radiojv.com.

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