Ico & Shadow of the Colossus HD : une deuxième chance

Le jeu vidéo a beau être un média jeune en comparaison du cinéma ou de la télévision, il n’en a pas moins ses chefs d’œuvres et ses polémiques et parfois, comme les exemples précédemment cités, ce sont les mêmes titres qui occupent alternativement ces deux positions en fonction de l’époque et de celui qui écrit.

 

Aussi, lorsque sort Classics HD: Ico and Shadow of the Colossus, les uns crient à l’exploitation facile, les autres s’enthousiasment de retrouver les jeux de Ueda en attendant de mettre la main sur un The Last Guardian attendu comme le messie.

Malheureusement, je suis de ceux qui considèrent ces titres comme des œuvres marquantes du média. Non exemptes de défauts, bien entendu, mais ceux-ci ont tendance à s’éclipser à la vue des nombreuses qualités et réflexions qu’ils entraînent sur leur passage.

Aussi, plutôt que d’essayer de convaincre quiconque que ces jeux sont formidables – d’autres l’ont fait, et bien mieux que je ne pourrai le faire du reste – je vais tâcher de vous expliquer pourquoi cette réédition est une aubaine pour tout un chacun.

Une chance pour le porte-monnaie

Soyons réalistes : les lois du marché étant ce qu’elles sont, il peut être délicat de trouver à prix convenable Ico et Shadow of the Colossus sur PS2, surtout si on désire les obtenir sous leur première édition avec boîte en carton et petites cartes postales.

Cette réédition, comme toutes les autres, est ainsi l’occasion de trouver à prix correct des jeux qui, que l’on soit d’accord ou non sur leurs qualités intrinsèques, ont su marquer le média.

Les puristes, du reste, ne seront pas lésés car les graphismes n’ont pas changé d’un iota ! Cessons de faire la mauvaise langue, le portage HD est de bonne facture et « propre » à défaut d’être exceptionnel, le rendu étant malgré tout très proche des jeux originaux, les défauts y compris car le clipping est encore légèrement présent notamment dans Shadow of the Colossus.

Mais cet argument ne saurait faire le poids car Ico et Shadow of the Colossus n’ont jamais réellement mis en avant leurs graphismes pour plaire. Certes, lors de la sortie d’Ico sur Playstation 2, certains effets d’eau et de lumière étaient impressionnants pour leur époque ; mais contrairement à d’autres jeux qui en auraient fait « des tonnes », cette chose était si naturelle et si naïve qu’elle était pour ainsi dire parfaitement intégré dans l’économie du jeu, et plusieurs années plus tard parvient à créer son petit effet quand bien même nos yeux se sont habitués à des choses bien plus belles.

C’est que l’intérêt de ces jeux se situe bien ailleurs ; aussi, laissons de côté cet aspect-là des choses et concentrons-nous sur le gameplay.

Une chance de faire autre chose

Que ce soit Ico ou Shadow of the Colossus, ces jeux parviennent à exploiter des éléments traditionnels du gameplay des jeux d’aventure afin de produire quelque chose de différent. C’est notamment pour cela que je juge ces jeux si importants : c’est qu’ils ne cherchent pas à nous émouvoir, à nous étonner, à nous surprendre par des cinématiques, des idées fondamentalement nouvelles ou une intrigue à tiroirs : mais ils savent exploiter un langage éprouvé afin de produire quelque chose de neuf.

Si l’on s’en tient à cette seule observation, cette définition pourrait parfaitement s’appliquer à la poésie, qui n’est autre que l’utilisation de codes éprouvés afin de produire de la beauté et ce grâce à leur agencement et à leur légère modification.

Aussi, ce n’était pas la première fois dans l’histoire des jeux vidéo que l’on cherchait à s’échapper d’une forteresse en grimpant dans tous les sens ; mais seul Ico parvient à rendre cette quête altruiste en nous obligeant à le faire pour sauver Yorda.

Et de même, il ne fut pas le premier à nous demander de veiller sur un autre personnage, mais parvient à nous faire ressentir de l’attachement en nous obligeant à la tenir constamment par la main.

Deux codes ré-agencés pour produire de la poésie.

La même chose pourrait être dite de Shadow of the Colossus : ce n’est pas la première fois que l’on affronte des créatures aussi hautes que des immeubles, ce n’est pas la première fois que l’on est seul pour le faire.

Mais il parvient à nous faire ressentir de la solitude sincère, du néant, et chaque combat de colosse s’apparente à la conquête d’une forteresse en elle-même : on pourrait même dire que Shadow of the Colossus réinvente constamment Ico sur tous les points.

 

Ces jeux restent, y compris à l’heure actuelle, des hapax dans le média.

Une chance de réfléchir

Rares sont les jeux qui font réfléchir, qui font « sincèrement » réfléchir. Je ne parle pas de ceux qui prétendent poser des questions et y répondent dans le même élan, mais bien de ceux qui ne font qu’induire des réflexions, sans les formuler et sans même nous donner un élément de réponse, tout étant laissé à la discrétion du joueur.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si je reviens moi-même souvent sur ces jeux, car je cherche encore une réponse à toutes ces questions.

Ico nous plonge dans un univers où se dessine grossièrement des forces bénéfiques et d’autres maléfiques, sans que ne soit réellement donné les intérêts de chacun ; jamais un jeu ne nous avait laissé autant de liberté, délaissant toute notion de « quête » et de « scénario » et en nous mettant sous les yeux qu’un seul objectif : s’échapper avec Yorda.

Shadow of the Colossus ne cessera de nous interroger sur le bien-fondé de cet objectif : est-ce que ressusciter un être cher vaut vraiment toutes ces épreuves, surtout à la vue de la fin du jeu, plus ambiguë que jamais ? Qui sont ces colosses, quelle est cette terre que l’on arpente ? Quels liens partagent Wanda et cette femme diaphane qui semble chercher le repos ?

Rien ne nous sera jamais dévoilé. Aucun deus ex machina. Aucune cinématique viendra nous expliquer les tenants et aboutissants. Le joueur, laissé à lui-même, ne peut que s’identifier à ces héros, mais en sont-ils réellement ? La solitude qu’ils ressentent est également celle du joueur, un parallèle élégamment tracé qui a fait école.

Jamais jeux n’ont paru aussi « adultes » que ces deux-ci. Si aujourd’hui les exemples commencent à fleurir, l’on ne peut renier les « jalons » que représentent les jeux, parvenant à populariser un phénomène existant, et servant de modèles à d’autres à venir.

Une chance, tout simplement

Si je ne devais donner qu’un seul conseil, finalement, c’est que cette réédition offre une chance de se faire sa propre idée de ces jeux. Non pas nécessairement de gagner votre adhésion, aucun texte, aucun homme n’a le pouvoir de le faire.

Mais avoir ainsi le pouvoir, à prix correct, de se faire sa propre opinion loin des critiques toutes faites, qu’elles soient élogieuses ou désabusées, n’arrive pas souvent dans le monde du jeu vidéo.

À une époque où se multiplient les gens qui parlent sans savoir, qui évoquent des jeux d’antan comme autant de vaches sacrées sans les avoir pratiquées ou les jeux récents pour avoir été payés pour le faire, avoir la liberté d’enfin atteindre la connaissance sans faire semblant ne se présente pas tous les jours.

Quelque part, Classics HD: Ico and Shadow of the Colossus représente tout ce que j’ai écrit et bien plus : une chance de grandir et une fois pour toutes de se faire sa propre opinion, plutôt que d’ânonner celle des autres.

Mathieu

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Co-Responsable de Ze Player, Rédacteur sur Grospixels.com, Animateur sur Radiojv.com.

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