Mathieu (2) : L’insoutenable gratuité de l’être

   Je l’avais rapidement évoqué lors de mon article sur Diablo 3, et je l’avais délibérément laissé de côté : le sujet, brûlant s’il en est, des DRM, de la connexion internet permanente, et des mesures de sécurité diverses que les développeurs nous imposent pour pouvoir jouer à leurs jeux.

   La chose, évidemment, est revenue sur le devant de la scène avec le dernier né de Blizzard où les problèmes de connexion aux serveurs se doublent de temps de latence et même d’une menace de poursuite de la part de l’UFC, l’argument principal étant que les infrastructures mises en place ne permettent pas de profiter pleinement du jeu tel que conçu, la chose empiétant même sur l’expérience de jeu solo : et Blizzard d’être parfaitement conscient de cela puisque dans le « contrat utilisateur » que l’on est obligé d’accepter – vous savez, les petites lignes que personne ne lit jamais – il est clairement précisé que « Blizzard ne peut être tenu responsable de [ces] difficultés ». Autrement dit, et quand bien même l’on pourrait prêter à la compagnie l’envie de satisfaire ses joueurs, il faut garder à l’esprit que nous ne sommes, pour eux et comme pour n’importe quelle entreprise, que des consommateurs et que les efforts qu’ils déploient pour stabiliser leurs serveurs résultent davantage d’une logique de conservation de leurs clients que d’une volonté de bien-faire, et ce indépendamment de l’image qu’ils ont construite, à l’instar de Nintendo, d’une société « à visage humain », comble du capitalisme tel qu’on peut le concevoir aujourd’hui.

   Ayant moi-même la chance d’habiter dans une grande ville et de bénéficier d’une connexion de type « fibre », je n’ai jamais rencontré, y compris le jour même de la sortie du jeu, la fameuse « Erreur 37 » qui empêche de profiter du jeu. Mais je saisis bien pourtant tous les problèmes que soulève une telle décision, et je suis partagé sur ces questions.

   D’un côté, bien évidemment, je trouve la chose absurde. Demander, comme UbiSoft et EA le font depuis quelques temps à présent, d’avoir une connexion rapide, permanente et stable pour jouer à un jeu vidéo est quelque chose d’absurde, surtout quand les jeux en question se conçoivent avant et surtout comme des titres en solitaire. L’on arrive, finalement, dans une logique proche du « payer plus pour jouer autant », un peu comme il nous faut acheter de l’essence pour continuer à utiliser nos voitures. Et quand bien même Diablo 3 ne nécessite pas, comme dans WoW, de payer un abonnement mensuel, l’utilisation de l’Hôtel des Ventes permet une variation sur ce principe, surtout compte tenu de la difficulté d’évoluer dans le dernier mode de difficulté sans raquer pour obtenir cette superbe épée impossible à trouver par nos seuls efforts.

   Blizzard aurait trouvé là la « formule magique » : attirer les joueurs avec une somme de base fixée – qui démolit, également, le marché de l’occasion par l’intermédiaire de ces « clés d’identification » même si le processus n’est pas aussi coercitif qu’ailleurs – et les inviter à continuer à débourser au fur et à mesure de leurs expériences de jeu.

   Quelle que soit, dès lors, la qualité intrinsèque du jeu vidéo concerné, et Dieu sait si je juge Diablo 3 comme étant un excellent titre, les joueurs sont-ils prêts à rentrer dans une logique économique oppressante pour s’adonner à leurs jeux favoris ?

   D’un autre côté, mais cela est surtout lié à mon caractère, je n’aime pas me battre contre les moulins à vent et tends à toujours considérer les choses comme des évolutions nécessaires. L’essentiel, par la suite, revient à se demander comment cette évolution peut nous apporter un plus grand bien et non un contrôle plus pressant sur nos vies. L’histoire humaine est pétrie de ces instants où l’arrivée d’une invention quelconque provoqua des levées des boucliers légitimes mais qui, aujourd’hui, nous semblent dérisoires : Socrate dédaignait l’écriture car il pensait qu’avec elle les Hommes deviendraient « oublieux », c’est-à-dire qu’ils n’apprendraient plus rien par cœur puisque tout pouvait être écrit, l’invention du train faisait croire à certains que la vitesse allait provoquer des fausses couches, etc. Il y a peu même, l’arrivée de la Wii avait provoqué un tel émoi que beaucoup pensaient qu’on assistait là à la « mort » du jeu vidéo traditionnel et que tout n’allait qu’être que motion gaming et mini-jeux débilitants. Les mauvaises langues diront que c’est le cas, mais les gens sérieux verront bien le caractère alarmant de cette position passée.

   De là, je préfère d’une part rester sur une posture prudente et considérer que la chose ne va se généraliser. Nintendo, du moins selon leurs récentes annonces – ce qui peut évoluer, on le sait – ne désire pas instaurer de protection pour « tuer » le marché de l’occasion comme ont pu le déclarer Microsoft ou Sony ; et je ne pense pas que les Capcom, les Konami, les Sega etc. franchiront d’ici là le Rubicon. Mais quand bien même cela serait le cas, serait-ce un mal ?

   Je me rappelle avoir lu quelque chose d’intéressant sur un site de jeu vidéo – je crois que c’était Kotaku, mais je ne retrouve plus la source – un genre de « What if » qui statuait ceci : vous savez que l’un des titres les plus attendus, une fameuse arlésienne, est Half-Life 3 de Valve. L’auteur se plaçait dans un récent avenir : un E3, ou un salon quelconque où, enfin, HL3 est présenté, jouable et ayant même une date de sortie précise. Il y a cependant un élément inattendu : « Only available on Linux ». L’auteur imaginait alors la révolution que cela serait : tous les joueurs basculant sous Ubuntu, délaissant Windows et Mac, permettant aux logiciels libres d’avoir une publicité jamais eue auparavant : la face de l’informatique en serait changée à jamais.

   De là, je me dis : si tous les jeux demandaient à avoir une connexion internet permanente, et bien entendu si l’on prête à la communauté des joueurs un tel pouvoir, ne peut-on pas s’imaginer que les infrastructures, serveurs, câbles, etc. s’universalisent, et que partout en France, et dans le monde, l’on puisse se connecter par câble ou en wifi ou en 3G, que sais-je encore, pour une somme dérisoire ou monnayant une redevance comme on le fait aujourd’hui pour la télévision, permettant à chacun d’avoir accès à l’Internet ? Après tout, à l’époque de Valéry Giscard d’Estaing, toute la France fut rapidement équipée en téléphones ; ne peut-on s’imaginer qu’un tel levier pourrait permettre une nouvelle révolution de la communication ?

   Bien entendu, ce n’est qu’une vue de l’esprit, comme toujours. Mais je me plais à rêver. Blizzard, peut-être, est un peu en avance sur son temps, comme South Park le faisait dire à Steve Jobs dans un récent épisode : et je préfère souvent, plutôt que de me braquer, essayer de toujours voir le bon côté des choses.

   J’espère que l’avenir me donnera raison ou, du moins, ne me donnera pas entièrement tort.

   Mathieu

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Co-Responsable de Ze Player, Rédacteur sur Grospixels.com, Animateur sur Radiojv.com.

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