Jean-Michel Blottière : précurseur ou simple prête-nom ?

Aussi incroyable et lointain que cela puisse paraître en notre décennie surfaite et de peopolisation du jeu vidéo, le média ludique s’est acoquiné avec la petite lucarne bien avant que n’arrivent des chaînes thématiques telles que GameOne ou Nolife.

Les plus anciens se souviennent sans doute de ces moments où le PAF donnait une importance certes relative mais non négligeable à cet univers venu d’ailleurs, et ce en dépit des diverses accusations dont une certaine partie de la population l’accablait déjà et que nous autres, joueurs sympathiques et sans malice, avons tous entendus au moins une fois.

Nous étions encore loin d’Internet, la presse mensuelle connaissait de florissants tirages, les informations s’échangeaient de bouche à oreille et certaines émissions commençaient déjà à causer de ces loisirs tout en pixels. Sans doute plus par désir de capter une audience nouvelle que par véritable passion pour ces nouveautés arrivées du Levant.

En dehors des cours de récréation, il était assez difficile de parler de jeu vidéo, ce qui changea radicalement avec l’alliance presse ludique et télévision. Il y avait clairement là un territoire à conquérir.

Si aujourd’hui le triste mètre-étalon du PAF semble être la fameuse ménagère de moins de cinquante ans, il fut un temps où la cible était clairement le jeune, avec une mèche mulet sur la nuque dans les années 80, en jean’s et Doc Marteens dans les années 90.

Un nom émerge au dessus des autres dans ce conglomérat papier et audio-visuel :

Jean-Michel Blottière.

Il y a fort à parier que la majorité d’entre nous, jeunes quadragénaires ou vieux trentenaires de 2014, ne nous souvenions de Jean-Michel Blottière (que j’abrègerai en JMB dans la suite de cette rédaction, par simple souci d’économie de frappes) que comme l’animateur de Micro Kid’s sur Fr3 devenue France 3.

Cependant, l’individu avait plusieurs casquettes, et d’importance : Rédacteur en Chef de Tilt (premier magazine français dédié à l’informatique et par conséquent à son volet ludique, même si l’exactitude pousse à préciser que JMB n’en était pas le premier Rédacteur en Chef, il s’agissait d’un certain Bruno Barbier au lancement de la revue en septembre 1982), Rédacteur en Chef de Consoles+ dès son premier numéro.

Toutes ces fonctions réunies sur un seul et même personnage, mazette et diantre ! Il était évident à tous que nous avions là la personnalité incontournable du monde du jeu vidéo dans les média, une véritable encyclopédie de référence qui devait forcément savoir pourquoi Mario avait une moustache et finir Shadow of the Beast en une seule et même vie !

S’ensuivit une période de gloire – et un peu de paillettes aussi – avec toujours en maître de cérémonie ce JMB et ses lunettes. Partout où l’on causait jeux vidéo, le spectre de JMB n’était pas loin, et même parfois tout proche voire visible comme le nez au milieu de la bobine : Micro Kid’s, et les « Césars » du jeu vidéo qu’étaient les Tilt d’Or décernés lors de La Nuit des Jeux Vidéo qui plus que jamais confortait JMB dans son assise de grand prêtre du cérémonial vidéoludique en ces années 90 débutantes.

Tout a une fin, Tilt fait tilt en janvier 1994, JMB quitte Micro Kid’s en 1995 , arrive l’insipide Dr Clic, vilain avatar en image de synthèse, quant à Consoles + devenu une espèce éteinte après des années de résistance. Après toutes ces années d’exposition, le Monsieur Loyal Blottière disparaissait de ce grand barnum dans un silence radio de bon aloi.

 


Comment un tel personnage, véritable vitrine du jeu vidéo, pouvait-il ainsi abandonner le navire ?

On retrouva bien des acteurs du flirt jeux vidéo/télévision après la disparition de leur émission. Cyril Drevet connut une période creuse au Club Dorothée où il tenta sans grand succès d’animer une rubrique ludique, mais hélas finit par annoncer des nouvelles aussi capitales que la réussite au bac de Camille Raymond, la Justine de Premiers Baisers dont l’homonymie avec une héroïne de Sade n’est que coïncidence. Il remontera cependant la pente avec TMC. La voix off de Televisator 2 ( émission pour la jeunesse sur France 2 animée par Cyril Drevet ) Matt Le Fou tint un rôle prépondérant au sein de Game One.

Mais à nouveau, comment JMB pouvait-il ne pas reparaître, lui qui concentrait tant d’audience, tant de casquettes, tant d’exposition au point d’avoir été le « Monsieur Jeu Vidéo » du PAF ?

Mystère…JMB partit rejoindre Canal+ et travailla à la conception d’émissions mais sa présence devant les caméras n’était déjà plus que souvenir. Et cet être quasiment légendaire de devenir sujet d’interrogations, comme si il était déjà devenu partie de l’histoire ; comme le pionnier du flirt jeu vidéo/télévision alors qu’il a eu dans les années 80 des prédécesseurs tels que Max Lafontaine pour Super Champion et Mouss pour Micro Kid ( et non Kids) sur Antenne 2.

Ainsi des langues se délient…Homme de public désormais en retrait du public, JMB passe du statut d’icône à celui de sujet de débat. Ce qui suffirait à faire de lui un personnage incontournable de ces années où la télévision avait tenté d’apprivoiser cette espèce en voie d’apparition qu’était le joueur de jeu vidéo, que l’on désigne aujourd’hui sous l’anglicisme de gamer.

Homme providentiel ou sombre imposteur ? On a pu voir à de tout petits détails que l’individu concentrait sur lui une certaine animosité du reste de la profession. Les incises acerbes voire assassines fleurissent à son encontre dans la presse ludique. Aussi le voit-on affublé de sobriquets ironiques dans certaines revues, dont Super Power sous la direction de SUMO Jean-Marc Demoly alias J’MDestroy qui le désigne comme « ce demi-dieu du monde du jeu vidéo » ou les confidences de certains acteurs de la presse pour qui « JMB n’a jamais touché à un jeu vidéo de toute sa vie ». L’accusation est portée : JMB ne serait donc qu’un simple animateur parfaitement ignorant du domaine où il officie. Accusation étayée par sa notable absence dans les colonnes de Consoles+…En effet, seul l’éditorial était signé de son nom, nom dont la seule autre mention est celle figurant dans l’ours comme rédac’chef. De même, certains accusent Consoles+d’être une copie directe du magazine britannique Mean Machines. En 1994, JMB avait rompu son contact avec le milieu de la presse en quittant ses fonctions de rédacteur en chef de Consoles+ et sera remplacé par Alain Huygues Lacour, transfuge de Joypad. La fin de Tilt et le départ de JMB semblaient dès lors être l’aveu que tout le monde attendait : trop heureux d’abandonner ces charges dans un univers qui lui était donc étranger, JMB reconnaissait donc avoir fini son « rôle ». Rôle de composition bien évidemment…

Ce qui semblait bien pratique pour détourner une partie du lectorat, Consoles+ s’étant fort bien accaparé un statut « référentiel » annonçait fièrement : « les tests les plus complets de la presse ludique ». Il semble cependant aujourd’hui plus juste de voir chaque magazine comme autant de visions du jeu, les avis étant parfois fort divergents d’une revue à l’autre (à titre d’exemple, la version Master System du classique The New Zealand Story fut notée 12% dans Consoles+, tandis qu’un mois plus tard, PlayerOne lui accordait 90%)…Et certains rapports semblaient tout aussi étranges, comme les publicités pour Joypad dans Super Power, sans que personne ne se doute pour l’heure de l’identité SUMO/J’MDestroy…Doit-on en conclure pour autant à une cabale montée par JMB ? Ou contre JMB suite à son remplacement à la tête de Consoles + ?

La vigoureuse affirmation de la totale et absolue ignorance de JMB souffre d’un détail que seuls les plus anciens et premiers spectateurs auront relevé. Revenons en 1984. Un programmereconnu comme l’un des pionniers de ce flirt (aux côté d’autres émissions comme Le Mini-Journal de Patrice Drevet [oui, le papa de Cyril] qui abordera le sujet sous un angle plus « adolescent ») prend comme fil directeur les univers virtuels (si l’on omet les reportages ponctuels comme celui en direct du salon de la VidéoCommunication de Cannes lors de l’émission Récré A2 du 5 octobre 1983) Pixi Foly, segment de l’émission Vitamine (diffusée sur TF1 de 1984 à 1987) est un conte mettant en scène l’équipe de l’émission dans des environnements scénarisés tirés de jeux CPC, ZX Spectrum ou C64. A la direction artistique et au choix des jeux en question, on y retrouvait déjà un certain…JMB. Un parfait ignorant aurait-il pu assumer le choix des jeux à une époque où bien peu misaient sur ce loisir confidentiel avec les impératifs d’une émission destinée à la jeunesse ? Ou faudrait-il s’imaginer la présence d’un « nègre ludique » destiné dès 1984 à asseoir la crédibilité future d’un JMB déjà machiavélique et trompeur en diable ?

Il est vrai que l’on peut supposer qu’entre 1984 et 1991, c’est à dire de Pixi Foly à la première de Micro Kid’s, JMB n’aura certes guère fait parler de lui dans le monde du jeu vidéo et que FR3 ait pensé à lui pour animer ce segment dédié aux jeux en 1991. Mais faut-il reprocher à JMB d’avoir été présent pour remplir cette case en cette années 1991 où le loisir ludique était infiniment plus considéré qu’il ne l’était dans la seconde moitié des années 80 ? Et c’est bien ici que naît la controverse : JMB n’aurait donc finalement fait que répondre à une demande : il a donc été placé comme simple « agent de présentation ». Finalement, JMB n’aurait été qu’une simple « Holding » du jeu vidéo, tout en jouissant de la réputation d’un fin connaisseur en la matière. Par la suite coordinateur d’Imagina ce qui n’est pas sans rappeler les désormais célèbres « démos » amateurs qui clôturaient chaque émission de Micro Kid’s et qui en 1993 avaient été l’objet d’un concours sponsorisé par le Ministère de la Culture, JMB a conservé son empreinte dans l’univers du jeu vidéo en animant des conférences aux côtés de créateurs de l’industrie vidéoludique, conférences dont il est établi qu’elles reposent certes sur la personnalité médiatique de JMB mais dont je n’ai hélas jamais pu évaluer la teneur, ce qui me rend donc infondé à en juger le fond.

A sa décharge, JMB a-t-il réellement tiré profit de cette réputation ? S’est-il jamais présenté comme LE personnage incontournable du monde du jeu vidéo ? Ou n’était-il finalement que le fruit médiatique du croisement jeu vidéo-télévision, croisement dont l’origine même est controversée, à savoir : volonté d’ouverture et de saine curiosité, ou désir plus matériel d’user du jeu vidéo comme d’un appât pour conquérir une partie non négligeable des jeunes spectateurs ? La place du jeu encore marginale atteste certes d’un pari risqué, mais même risqué, la justification d’un pari n’est-elle pas un gain final ?

Aussi à la question initialement posée, seul JMB lui-même peut apporter une réponse claire et exacte, loin des spéculations des milieux télévisuel et journalistique. Car cette réponse se trouve en sa conscience même : a-t-il joué de son aura de « Monsieur Jeu Vidéo » pour en tirer un profit, ou a-t-il honnêtement joué le jeu en étant l’agent de la reconnaissance médiatique du jeu vidéo en étant un animateur et un patron de presse ?

Alors, JMB : imposteur ou honnête agent en service commandé ? Quelque part derrière le salmigondis de légendes autour de l’individu se trouve donc une réponse que lui seul détient. En tant que simple spectateur de ces émissions, en tant que simple lecteur de la presse ludique de l’époque et surtout en tant que joueur, donc à ma modeste mesure acteur de cet âge d’or du jeu vidéo, je me dois de souligner ceci : j’aurai au moins passé des heures à voir M.Blottière sans pour autant m’intéresser outre mesure à de basses considérations de placement médiatique. Etait-il un monstre sacré ou un simple VRP, n’en aurai-je pas moins suivi ces moments du flirt Jeux vidéo/émissions télé avec moins de plaisir en ces époques où ces émissions avaient une consistance et une identité réelles…Loin des pauvres bulletins contemporains et racoleurs qui ne sont plus que des vitrines publicitaires sans âme et animés par d’insipides animatrices dont on n’aurait même pas voulu pour égayer un salon du tuning. Mais qui donc aujourd’hui s’interroge à ce propos : ces animatrices qui à l’évidence ont été parachutées faute de mieux…causeront-elle une controverse légendaire autour de leur personne en « animant » ces fadasses segments…avant de retourner à la téléréalité ou se faire filmer en bikini lavant une caisse de luxe ?

Jean-Michel Blottière au moins était à sa place, qu’il s’y soit installé de lui-même ou qu’il y ait été installé ; son siège était à sa mesure et il jouit désormais d’un avantage sur nous tous : il sait quelle fut réellement cette place, ce qui le met au devant de sa conscience et en tous cas lui confère une longueur d’avance dans ce débat dont il est le seul à connaître la clé.

About Yacine Djebilli
Journaliste Rédacteur en Chef de Games History Super Player de Shoot Them Up ( Nolife)

A propos Yacine Djebilli 1 Article
Journaliste Rédacteur en Chef de Games History Super Player de Shoot Them Up ( Nolife)
Contact : Site web